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Mercredi 9 avril 2008

Il faut bien l'avouer. Je ne sors plus que pour acheter le minimum nécessaire pour survivre deux jours de suite... deux jours de peinture et mes yeux me piquent à force d'essayer de regarder au travers de la photo par transparence, pour voir plus loin que le pixel mal imprimé. Mes journées sont relativement longues. J'éteins mon ordinateur la plupart du temps. J'essaie d'écouter en fond un album ou deux : Souljacker, Our shadow will remain, mais entre deux reprises dans la pâte molle et pas assez sèche, je ne supporte plus aucun son. Je coupe tout, les oiseaux chantent dehors. Et moi je peins un animal mort, qui pue l'huile de lin et je soupçonne que l'on ait coupé cette huile bon marché avec de l'huile de poisson (mais l'idée n'est pas inintéressante) et ça serait à moyen terme catastrophique pour la pérennité de ma peinture. Je verrais alors dans quinze ans, les couleurs s'assombrir au fil du temps, perdre leur intensité, le tout en s'écaillant. Tout ça ne m'aide pas à peindre plus vite !...


Plus vite ! Plus vite je me dis ! mais pourquoi donc peindre à l'huile ? Avec ce temps de séchage qui n'en finit plus d'attendre un séchage improbable en deux jours.

Franchement, j'ai bien mérité ce temps qui devient infiniment long, car ce serait encore trop facile de peindre à l'acrylique. Je me dis que je vais mourir de faim à force de manger lyophilisé. Mais en fait, je vais mourir de toute façon.
La peinture à l'huile c'est la transparence, c'est l'opacité, c'est le temps, c'est la matière dégueulasse et huileuse, c'est le shoot bon marché à l'essence de térébenthine qui ferait presque oublier que l'on va mourir. Alors comme sujet, il y a aussi la blonde d'internet qui se fait attacher pour exciter bourgeois, fils à papa, en passant par le fils d'immigré troisième génération sans distinction, moyennant un abonnement internet. Ce n'est ni plus ni moins que le sacrifice hypocrite de la société bien pensante qui tolère le fond de la cuvette des toilettes en tirant la chasse de temps en temps et qui veut nous faire rêver à cette blonde virginale à la peau claire. En deux minutes, elle nous ferait presque oublier que la vie est si peu bandante.

L'image du sexe, c'est du poulet, le poulet c'est une blonde qui écarte les cuisses.

Mais entre tout ça, il y a ces porosités et ces écarts dans la peinture qui touche à la représentation (présenter une deuxième fois ?), ces détails qui vont à l'encontre de notre quiétude face à l'éternel, et ouvrent de grands yeux sur l'évidence et qui se veut aussi le miroir de la société (mais est-ce bien tout ?). La société ce n'est pas un coucher de soleil, ce n'est pas la beauté, la peinture ce serait le truc à l'huile de lin malodorante qui vient t'enlever la main devant la bouche pour que tu puisses enfin gerber. Pas cette peinture Meta Trash d'Alex ! Surtout pas ! Mais un truc à la Caravages qui saurait manier la métaphore et la palette, le sujet et la ligne, l'opacité de l'image marchande qui porte des talons hauts et le glamour puant d'une boîte de bacon transparente.

Il faut aller les voir, toutes ces femmes peintes depuis des siècles par des hommes, il faut lire les livres les moins conservateurs pour se rendre compte qu'entre une Vénus endormie, nue et sans poils, et la blonde pixellisée d'internet il n'y a pas autant de différence que l'on croit. Enfin si... mais comprenez que cela soit une aubaine pour moi, au 21ème siècle avec 2000 ans de peinture derrière moi... ça me donne de quoi faire !

Ma belle-mère me prend pour une fainéante et avoue à son fils que ma peinture est une passion comme un loisir, ce qui veut dire que si je quitte mon travail dans cette association qui légitime aux yeux de la société mon droit d'exister, je serai ni plus ni moins qu'un cafard qui lorgne dans la pénombre sur le sac à poubelle de la cuisine.

Des milliers de gens autour de moi peignent des couchers de soleil sur des toiles de 25x40 à 300 euros pièce. Je ne suis pas assez pourrie de l'intérieur pour peindre ce que l'on attend de moi, même du sexe vous n'en aurez verrez pas.

Alors la seule chose qu'il me faut et qui coûte 250 euros par mois, et qui légitime de fait mon existence de peintre au travail : l'atelier ! la blouse blanche maculée de peinture, le cheveu fou et les pinceaux qui traînent sans compter le nuage d'essence de térébenthine en suspension dans l'air. ça oui ! c'est du peintre ! Et on vous laisse enfin tranquille.

J'ai rendez-vous demain matin rue Delfino pour une visite, je ne sais pas à quoi m'attendre. Association loi 1901 qui propose une colocation à trois pour 65m2 d'espace d'atelier. Ne me dites pas que je suis pessimiste mais je m'attends au pire, le lieu s'appelle « Les enfants terribles » me dit la Présidente de l'association au téléphone en souriant et elle n'a pas encore la moindre idée du sujet de mon travail.

ajouter un commentaire publié dans : Penser Panser par Audrella
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