Je me fais une joie de ne pas retrouver mes vieux élèves la semaine prochaine, mais avant cela il me reste la dure journée du jeudi à passer. Après ce sera 15 jours de travail bien
mérité exclusivement tournés vers mes recherches plastiques.
Je ne devrais plus m'étonner qu'ils soient aussi prétentieux. Je n'arrive toujours pas à croire que l'on peut encenser quelqu'un dans la classe parce qu'il a reussi à peindre un paysage enneigé à
l'aquarelle : "C'est une vraie artiste ! Vous ne trouvez pas ?". Pitié, tuez-moi !
Qu'est-ce qui me fait autant grincer des dents ? C'est que je n'ai pas repris la peinture. C'est que je n'ai toujours pas d'atelier. C'est que je n'ai toujours pas assez de fric pour envisager plus
sereinement mes journées. C'est que je peine à retrouver mes marques. C'est que je doute depuis...
En attendant j'essaie d'étudier la peinture, les questions de représentation, de réel, de photographie, d'image, de métonymie, d'ellipse et de métaphore. J'ai l'impression d'être une conne et de
n'avoir plus aucune théorie valable en même temps que devrait avancer ma peinture.
Ma rencontre avec Alex ne m'a pas fait du bien. Ce monstre d'égo et de conviction jubilatoire sur sa peinture où il dit mixer "romantisme" "baroque", "gothique", "désir","gore" "genre", "porno",
"science fiction", et "kitsch" m'a foutu la gerbe. Je le plains et surtout je l'envie de pouvoir exposer dans quelques semaines dans une galerie de la ville. Je détèste son travail, c'est tout ce
que je ne voudrais jamais faire. C'est tout et n'importe quoi dans une bonne humeur et des vêtements maculés de peinture. Comment peut-on faire des monologues et à chaque phrase dire tout et son
contraire ! Il peint une caricature de la peinture aujourd'hui. J'ai subi pendant une demi heure, ce mec au regard éberlué, mastiquant machinalement des phrases trop longues dont il ne sait plus où
elles s'arrêtent. De ma vie je n'ai jamais rien entendu de pareil !
Alors le constat est là ! Lui, il a un atelier, il peint des toiles qui font deux fois sa taille, il est recouvert de peinture et se shoote à la térébenthine. Moi je n'ai pas d'atelier, pas de
toiles qui trainent et pas d'exposition de prévu.
Du papier et des crayons et aussi un nouvel appareil photo.
Il y a trois jours de ça en me rasant, je me suis blessée à la cheville, c'était l'occasion de prendre une photographie. Mais ça ne constituera jamais un travail plastique. La photographie, la
peinture, et tout le reste c'est de la pensée ! Je sais comment mettre en oeuvre un laboratoire de recherches mais je manque de moyen et je vous vois me ricaner au nez, en me disant que je dois
faire ce que j'ai à faire même si je manque de moyen. Pour une fois je le dis, ce n'est pas une excuse : je manque de moyen matériel. Je me rappelle de la série de peinture de Luc Tuymans Der
Diagnostische Blick (Le regard diagnostique). Je suis fascinée par sa peinture. Le message est clair, la pensée aussi, la facture du peintre en adéquation avec le propos tenu. L'inverse d'Alex
qui, rien que d'y penser, m'hérisse le poil !
- "A part ça sinon ?"
- "ben... ça va."