C'est fini ! Je ne veux plus compter les années. J'ai eu vingt-huit ans il y a six jours, ça me suffit ! Le temps ne doit plus exister à partir de maintenant quoi que ma peau me dise, mes jambes me disent, mes cheveux me disent, que le reste de mon corps me dise en incluant la moelle de mes os...
Ce dimanche, Stéphane fêtera son anniversaire avec un gâteau chez sa mère. Et je suis sûre que quand il soufflera les bougies, je pourrais facilement me mettre à la place des autres qui étaient là des années avant moi et qui ont vu ce spectacle. Son frère et sa copine ne m'adresseront pas la parole de toute la soirée. Quand je vais voir ma belle-mère, j'ai l'impression d'être une image car elle n'accrochera ma photo au mur que lorsque je ne serai plus avec son fils. Car c'est ainsi que se sont retrouvées toutes les autres. Collectionner au mur. Je fais du sursis. Ça doit être difficile pour elle de trouver quelque chose à me dire, histoire de parler. En attendant, elle se trompe souvent de nom. Des fois je me dis que je devrais porter une étiquette avec mon prénom dessus comme les vendeurs.
Je fêterai mon anniversaire en retard chez son fils "youpi". Pas de gâteau pour moi bien entendu.
Quarante-sept virgule huit pour cent et trente et un virgule six pour cent. Je me dis juste que c'est le commencement de la fin et que je vais certainement trépasser d'ici peu...
De toute façon, le dernier médecin m'a fait comprendre que mon cas ne l'intéressait pas. A la question préliminaire « faites-vous du sport ? », répondre par la négative était donc éliminatoire. C'est vrai qu'après tout, un bassin c'est presque inutile. Seuls les sportifs de haut niveau trouvent grace à ses yeux. Entendu que je doive continuer à prendre des calmants pour éviter d'avoir mal, je me dis que je vais bientôt me retrouver accro d'ici peu.
J'ai mal tous les jours, mais la bonne nouvelle c'est que je peins tous les jours ! Ces deux-là devaient bien aller de paire tôt ou tard.
Pour une fois, je me retrouve en pareille osmose avec mon corps et mon esprit je ne vais pas me plaindre !
J'ai le sentiment d'être un château fort qui va bientôt tomber en ruine. Tout va s'autodétruire et s'écrouler sous cette malédiction qui me force à me mesurer sans cesse à cette force intérieure qui me pousse alternativement vers la vie et vers la mort!
Ceci est mon corps ! Mangez-en !
Je rigole dans ma barbe quand le médecin me demande de ne pas grossir. Je me fous de sa gueule quand il me demande de sautiller sur place ! « Non !... Je ne sautillerai pas... ». Deux raisons valables pour que je déteste tous médecins qui voudraient soigner ce corps malgré la volonté de MON corps. Car c'est bien de lui dont il s'agit ! C'est lui mon héro ! Il triomphe toujours de toutes mes attaques et me fait battre en retraite à la moindre douleur.
Ce docteur ne sait pas à qui il a affaire, ni de quelle alchimie je suis faite pour en arriver là ! Je ne doute pas un seul instant que mon corps se targue d'avoir le droit de faire de moi ce qu'il veut ! Et je dois dire que cette idée me plaît beaucoup !
Je suis obsédée par la peinture et obsédée par les corps que je peins sous les anoraks rouge plus précisément, mais vous comprendrez bientôt pourquoi.
J'aime beaucoup regarder les femmes dans les transports en commun. Seul moment où je peux m'approcher de cette catégorie d'être vivant avec laquelle je dois avoir des caractéristiques communes. Les cheveux par exemple, les cils, les lèvres, les hanches et les seins. C'est incroyable ce que les femmes aiment coiffer leurs cheveux, allonger leurs cils, rougir leurs lèvres, pavaner leurs hanches et montrer le volume de leurs seins. Si je dois m'étalonner à partir de ces critères, je dois bien avouer que je suis loin d'être une femme. Lorsqu'une femme ne fait l'unanimité auprès d'aucun de ces critères vous êtes encore moins qu'une femme. Un truc qui se déplace avec des bras et des jambes de part et d'autre sur un terrain balisé. Moins qu'une femme sans rouge à lèvres, sans faux cils, sans hanches et sans seins, vous n'êtes rien. Même pas quatre lettres.
Je déteste être une femme.
Je crois que je déteste cette ville qui est l'exemple parfait du climat étouffant des villes du sud où chaque rayon de soleil vous harcèle. Je préfère voir les gens malheureux dans la grisaille. C'est impossible de sentir le vent encore frais sur la peau de mes bras et ce soleil puant qui me brûle et de ne pas trouver ça désagréable. Comment puis-je encore me mouvoir sous tout ça !
Je n'ai pas osé dire à mon compagnon que pour mon anniversaire, j'aurais bien aimé qu'il m'offre un nouveau corps qui me permettrait de circuler incognito dans la ville sans devoir arborer cette apparence agressive qui ressemble à tout sauf à une femme.
Au détriment de mes quelques restes de féminités, je vais mettre tout mon argent dans le matériel de peinture qu'il me faut acheter et remettrait à plus tard toutes ces futilités qui me ferait passer pour une femme que je ne suis pas.
Je ne me souviens plus du goût des rouge à lèvres. Quand j'y pense j'aimerais m'en enfoncer un dans le nez et vomir à l'oreille de ma voisine pour lui témoigner de cette effluve écœurante dont elle s'est baignée et qui lui fait office de parfum.
La jeune femme noire de vingt-cinq ans se tient très droite sur son siège et semble absorbée par sa propre beauté ou peut-être sa superbe chevelure. Elle fait reposer ses longs cils quelques instants très bas sur ses yeux. Elle les relève et fais mine que personne ne la remarque. A n'en point douter elle se croit belle.
Je ne sais plus sur quel critère il faut aujourd'hui jouer ? Etre belle ? Etre une femme ? Etre une meurtrière ? Une femme au foyer ? Etre peintre ? Etre dentiste ? Etre pianiste ? Etre métisse ? Etre ressemblant ? Etre souriant ? Etre un critère ? Etre soi-même ?
Le temps s'épaissit sous les traits et les couches de peinture. Je n'ai jamais eu autant de plaisir à peindre. Le temps me fait peur dans la limite de ce qu'il m'impose. Finir au moins un tableau par mois. Ce serait une bonne moyenne.
La cohabitation avec mes colocatrices se passe plutôt bien pour l'instant. Malgré le peu d'enthousiasme du début où je les ai obligées à déménager leurs affaires pour me faire un peu de place dans leur atelier. Mais c'était une chose convenue avec chèque de loyer à la clé. Je me suis assise et j'ai pris ma place. Depuis ça va beaucoup mieux. Tout le monde à (re)trouver ses marques.
Je peins tous les jours. Et malgré mon corps qui me fait souffrir j'ai une force de travail insoupçonnée.